Ce dimanche 25 octobre, la Halle aux Grains accueillait la 2nde soirée toulousaine du Poussière d’Or Tour de Stephan Eicher. Une belle partition d’amitié, qu’on n’est pas près d’oublier. Entouré de ses fidèles musiciens, le chanteur bernois a offert un récital aussi malicieux que lumineux, où chacun a forcément reconnu, au détour de sa chanson préférée, un épisode de sa propre vie.
Il y a tout juste un an, Stephan Eicher sortait Poussière d’or, son 18ème album. Rien que ça.
Douze chansons plutôt douces, quasi toutes signées par son complice de toujours, l’écrivain Philippe Djian, et enregistrées au bord du lac Léman. C’est ce petit trésor qu’il est venu partager au public Toulousain, avec les mêmes musiciens qui l’ont façonné en studio. Au cœur de la Halle aux Grains, ce soir de fin de week-end, le décor installe d’emblée les montagnes suisses en toile de fond et, au centre, un plateau semble flotter sur l’eau, tel un radeau amarré au pied des Alpes. Le ton est donné, ce soir, on embarque…
Une voix qui n’a jamais plié
Les premières mesures appartiennent justement à ce nouvel album. Poussière d’or ouvre le bal, suivie de Je plains celui, puis de Sauvage continent, que les lumières habillent de teintes mouvantes. C’est là que l’artiste prend le micro, et nous susurre la genèse du disque. « J’étais retiré dans une maison au bord du lac, cernée de vignes, lorsqu’un matin le téléphone a sonné. Au bout du fil, Martin Gallop, le producteur canadien de Homeless Songs, qui me fait la surprise de débarquer quelques jours plus tard… à vélo. Le temps d’une douche, et voilà qu’il me propose de produire mon prochain disque ». Eicher raconte la scène avec un plaisir non dissimulé, et on sourit avec lui. Suivent les titres On dit – petit chef-d’œuvre de modestie – Toute la place, Au-dessus des blés, où la puissance des instruments emporte tout sur son passage, puis Fontaine. Une guitare qui change à chaque morceau et, toujours, cette voix unique qui n’a jamais plié au fil des décennies. Au même titre que sa fougue, son enthousiasme, et sa poésie d’ailleurs. Du début à la fin, c’est un tourbillon mélodique, Eicher nous embarque, nous entraîne, nous happe, entre rires et frissons. Il montre le chemin, et on le suit sans sourciller, bien volontiers.
Des classiques que l’on n’a jamais eu envie d’oublier
Vient alors l’heure des chansons pour lesquelles « beaucoup ont pris leur billet », comme il s’en amuse. Dès les premières notes de « Pas d’ami comme toi », le public répond au quart de tour, et les guitares à pleine puissance. Sur « Combien de temps », un écran lumineux fait défiler des aplats de couleurs unies qui changent de tableau, et, dans la salle, un spectateur applaudit – fort – encourage, crie sans discontinuer… jusqu’à ce que toute la Halle se lève enfin. Changement d’atmosphère avec « Prisonnière », claviers dos à dos, toute en mélancolie, avant « Des hauts, des bas », tirée du célébrissime album Carcassonne.
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Bon, là, c’est le moment où je vous pousse une sorte d’entracte dans cet article… Hormis le fait que Carcassonne soit ma ville de naissance (je l’ai placé), je suis obligée de faire un pas de côté et de vous livrer une anecdote, personnelle et troublante, car, à ce même moment du concert, je reçois un sms de mon amie de toujours, Vanda, qui vit à Paris, et adore cet album. Vanda ne sait pas que je suis au concert d’Eicher. Je m’empresse de le lui dire et elle me répond « Chance ! Dis-lui que je l’aime toujours autant Carcassonne, et son hôtel ! Profitez bien ». Un peu comme un heureux hasard, j’aime en réalité y voir un signe, de notre amitié à nous, indéfectible depuis des décennies, elle aussi. Pardonnez ces lignes hyper personnelles, mais ce moment a fait partie du concert, il est même un petit bout de ce concert, et il lui ressemble.
Maintenant, on reprend.
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Malice légendaire
Eicher a toujours su glisser l’humour entre deux frissons. Il entonne Campari Soda, chanson en suisse allemand du groupe Taxi, qui nous transporte dans un avion de la Swissair, en première classe, avant d’avouer, pince-sans-rire, qu’il ne l’a jamais comprise, et que c’est précisément pour cela qu’il la chante encore. Puis il confesse sa détestation du dentiste, à une exception près… l’attente, propice à l’exhumation de vieux magazines. C’est dans un ancien Paris Match qu’il serait tombé sur un article consacré aux chanteurs français partis s’installer à l’étranger pour payer moins d’impôts. De quoi lui donner l’idée de faire ses valises pour la Camargue, histoire de « boucher le trou » financier que cela a généré dans les caisses de l’État français…ah ah ! Il y restera douze ans, jusqu’au Covid. La salle éclate de rire, et « Rendez-vous » s’élève dans un halo orangé et rouge. Jeux d’ombres sur l’écran pour « Venez danser », la mélodie se fait plus douce et l’on redescend peu à peu, le temps d’Entre creux et bosses.
« Dimanche à Toulouse, ouais ! »
C’est alors que le public repart de plus belle sur « Ni remords, ni regrets ».
« Dimanche à Toulouse, ouais ! » lance Eicher sous une lumière rouge vif, avant « Les filles du Limmatquai », chauffant la salle comme jamais. Eisbär, le vieux tube de Grauzone, fait rugir les guitares, Déjeuner en paix, assorti d’une blague sur le rappel, nous ramène à toute la musicalité de son jeu.
Le rideau se referme sans que l’on réalise que c’est déjà la fin. Il accélère, le public suit, tout s’emballe. Révérence… Mais l’histoire n’est pas tout à fait terminée. Avec « Cheveux blancs », signée Djian, il adresse un clin d’œil à la jeunesse française descendue dans la rue récemment, déchaînée, et qui a raison de l’être selon lui. Le calme revient. Un à un, les musiciens quittent la scène pour venir s’asseoir sur le devant du plateau, et lui, rappelle ce qu’il leur doit.
Cette reconnaissance envers son groupe et ses fidèles, éternelle et sans cesse répétée, constitue la colonne vertébrale, musicale autant que morale, de son parcours.
Ce soir-là, Eicher a donné une leçon d’amitié musicale. Se souvenir de lui, c’est respecter sa poésie, ses doutes et la ligne qui traverse quarante ans de chansons. Il ne suffit pas de se réclamer de son univers, il faut le mériter. La partition de l’amitié, lui, il la joue avec talent et respect. Quiconque n’a pas saisi cela ne le mérite pas dans sa playlist… Ultime facétie, avec cette dernière chanson, Hemmige, aux accents tziganes, pendant que l’équipe commence déjà à démonter la scène autour de lui. On repart en riant, le cœur léger.
Ce concert, il nous aura finalement réconciliés, avec l’amitié, la vraie, sincère et durable. Et ça fait du bien.
Texte : Séverine Martin
Photos : Nicolas Bouchet

































